LA MAISON DUMONT  [1956›1965]

La maison pour Robert Dumont à Braine-le-Comte n'est achevée que dix ans après son premier projet. Les Dumont, qui se sont mariés en 1949, sont à la recherche de meubles quand Zephir Busine les présente à Dupuis. En 1951, un ensemble salle à manger et salon est installé dans la maison qu'ils habitent à l'époque. Les meubles de la salle à manger comprennent une table rectangulaire avec huit chaises, un buffet, un petit bar sur roues et une table roulante, le tout en merisier clair. L'ensemble massif du dossier et du siège des chaises est recouvert de cuir de chèvre naturel. Les chaises et surtout la table reposent sur un piétement dont la dynamique visualisée est accentuée par les pattes en pointe, au bout effilé gainé de cuivre. Tous les éléments en bois sont des trièdres au profil arrondi.

Les portes du buffet sont décorées de scènes colorées de la main de Busine, en guillochis aux intervalles peints, dans le style de Miró. Les deux bergères et le long canapé sont recouverts d'une alternance de velours brun-gris et bleu-gris. Si la bergère a une forme qui pourrait être une interprétation ironisante du patron classique, elle n'en est pas moins très confortable.

Dupuis donne une silhouette très spécifique aux sièges, leur assise est basse, la hauteur du dossier exagérée, les accoudoirs libres, le profil du dossier réfère fortement aux pattes de la grande cheminée du Parador (un étai oblique avec une grosse volute dessus). Cet ensemble comporte encore une table de salon avec un plateau triangulaire aux coins arrondis. Les sièges et les chaises ont entre temps été retapissés en prenant soin de rester le plus près possible de l'aspect originel.

En 1956, les Dumont demandent à Dupuis de leur dessiner une maison dans une rue conventionnelle de Braine-le-Comte. Bontridder fait les dessins. Le premier projet est retardé pour des problèmes de santé et budgétaires. Le projet exécuté date de 1964. La banalité de l'environnement est une des raisons pour dessiner une façade expressive. Dupuis se distance à nouveau des concepts informels de la période Hoa, et suit la voie des contrastes monumentaux comme pour Everaert et Cavenaile/Jottrand. Pourtant l'influence de la maison Steenhout demeure forte dans la construction générale de la façade, notamment dans la ressemblance avec la grande paroi fermée, le garage du côté droit et la frise de fenêtres sous l'encorbellement de la corniche.

Dupuis joue la carte du contraste en traitant la paroi comme un écran parfaitement autonome, et en le visualisant littéralement comme tel. Alors que chez Steenhout, la façade fermée est en simple maçonnerie badigeonnée de blanc, la voilà ici recouverte de plaques de marbre gris. Le côté droit s'incurve d'un mètre vers la rue, aussi loin que les murs de refend et la rive du toit, explicitement en saillie. Malgré ses dimensions modérées, la façade est profondément expressive, mais ses proportions gardées lui conservent toute son humanité. Dupuis est peut-être influencé par la chapelle de Ronchamp (achevée en 1955) et le projet en chantier de Le Corbusier pour Chandigarh, mais il ne fait somme toute qu'appliquer son motif du mur de jardin incurvé (Parador, Mémorial américain, Busine, Bedoret) dans la façade. On n'entre pas ici comme dans un moulin, le message est clair.

S'il a auparavant décliné différentes portes d'entrée dans des façades fermées (Parador, Everaert), ici, c'est sur la façade elle-même qu'il se livre à l'expérimentation. La différence entre la façade sophistiquée et la simplicité de la maison elle-même est riche en paradoxes. La maison, large de douze mètres est de type construction jumelée. Le plan est droit, sauf pour l'entrée et le séjour. Dans le jardin orienté vers le sud-est, le volume en saillie du séjour relativement petit est tourné vers la droite de façon à atteindre trois buts: un maximum d'espace interne, un contact plus grand avec le (petit) jardin et un ensoleillement optimal.

Ainsi le plan présente un contraste réaliste entre la répartition fonctionnelle des locaux de service et l'axe oblique, plus expressif. Comme dans les maisons du Cours Saint-Quirin, l'escalier est placé en largeur contre la façade. L'escalier démarre du second séjour, un simple espace rectangulaire de jeu et de travail, face à la cuisine. Cette pièce de sept mètres de long n'a qu'une seule fenêtre, côté jardin. Dupuis proposait une fenêtre dans la façade et quelques ouvertures dans le mur latéral, que le maître de l'ouvrage a cependant explicitement demandé de ne pas placer. Dans son ensemble, le rez-de-chaussée de la maison est sombre, ce que Dupuis a encore accentué en assombrissant l'entrée et le séjour: les sols et l'âtre de la cheminée sont recouverts de pierre de taille, le lattis des parois et du plafond est laqué de noir. Détail curieux: le coin obtus du garage, côté cheminée, est habillé d'un profil tubulaire noir. À l'étage, on retrouve un programme conventionnel, avec la très grande chambre à coucher des parents, quatre petites chambres et une salle de bains. •


Crédit des photos:
1-2- Maurizio Cohen;
3- Jan Thomaes;
4- Archives Jacques Dupuis.