JACQUES DUPUIS, ARCHITECTE BELGE, QUAREGNON 1914, MONS 1984

Jacques Dupuis a reçu sa formation avant la guerre, à l'Ecole nationale supérieure d'Architecture de la Cambre, à Bruxelles, sous la direction de l'architecte moderniste Victor BOURGEOIS. De 1940 à 1951, il travaille en association étroite avec son ami intime Roger BASTIN, un autre grand format de l'architecture belge.

Les deux compères s'attellent après 1945 à la reconstruction du pays. Ils construisent ensemble des cités sociales, des bâtiments d'entreprise, des sanctuaires religieux. Les jeunes hommes avaient reçu une éducation catholique stricte avant leur immersion dans le milieu athée et anticonformiste de la Cambre. Bastin reste fidèle à la foi chrétienne, Dupuis s'en débarrasse non sans mal.

De leur production commune se détachent l'église de Sainte-Alène, à Saint-Gilles (Bruxelles, 1941-1951); deux chapelles mariales à Bertrix (Ardenne belge), banc d'essai de la nouvelle architecture; la fascinante église paroissiale de Jéhonville dans la même région, peu connue, d'une grande virtuosité stylistique, sorte de Chartres épuré; les deux foyers sociaux des travailleurs de l'électricité, à Malmédy et à Auvelais. Tous ces bâtiments témoignent d'un déroutant mélange d'audaces radicales dans le dessin et d'un attachement aux traditions. Cette conception imprègne la 1ère réalisation majeure de Jacques Dupuis à Bruxelles, la villa Le Parador que lui commande son frère aîné Paul-Victor en 1946. Jusqu'au début des années 50, Dupuis participe à la création du style ironiquement baptisé «haricot» (ou «atome»). Le catalyseur du style 50 avait été le langage pictural et plastique de l'avant-guerre: Picasso, Arp, Miro, Calder, Brancusi...

La géométrie curviligne, l'ellipse, la parabole, l'hyperbole s'emparent des meubles, des lampes, des ferronneries. La «composition pure» mélange des formes légères aériennes et les couleurs primaires (blanc, noir, jaune, rouge, bleu). Les designers rejettent la rigueur du modernisme de l'avant-guerre et la laideur de l'art fasciste. Ils découvrent la sphéricité, la courbe, pour leur douceur et leur féminité. Le souci du féminin domine l'art de l'objet. Cette tendance culmine et s'achève lors de l'exposition internationale 58 à Bruxelles à laquelle DUPUIS participe activement. Il y aménage sept pavillons et habille le grand Palais 5 de la célèbre façade parabolique, représentant une colombe et une étoile. Il avait dessiné des mobiliers, des objets et plusieurs maisons dans l'esprit du temps, marqué par l'abstraction, la forme pure, les matériaux nouveaux (aluminium, multiplex, formica) comme la maison Durieu, à Bruxelles, en 1952.

Quand la mode devient universelle et que les classes moyennes s'emparent de cette esthétique, Jacques Dupuis abandonne la ligne «fifties» pour créer un idiome très personnel. À cette époque déjà, il se refuse à toute production en série. Les objets qu'il crée sont uniques, il les destine à ses maisons. Après sa rupture avec BASTIN (vers 1951), DUPUIS, marqué par la misère du Borinage, sa région natale, tente de bouleverser les conceptions de l'habitation sociale. Il crée des ensembles de maisonnettes, à la fois solidaires entre eux et respectueux de l'intimité, du besoin d'autonomie de chacun. Chaque unité d'habitation est fortement individualisée et protégée de ses voisines. Il élève des dispensaires, des écoles, des ateliers pour handicapés (Institut provincial pour Aveugles, près de Mons, 1954).

Son tempérament anarchiste et provocateur, son refus de la construction en hauteur, de l'industrialisation de l'habitat le mettent rapidement à l'index. De plus en plus, dans les années 50 et 60, il se tourne vers une clientèle choisie, mais limitée, qui le plébiscite (dès 1949 pour la maison Madeleine Everaert, à Uccle): des ingénieurs, des médecins, des artistes, des enseignants, tous membres d'une classe moyenne en pleine ascension, souvent jeunes et sensibles à l'art contemporain, plus quelques industriels, avocats et patrons... Les dizaines de maisons privées qu'il crée de 1949 à 1980, à Bruxelles, au Borinage, en Flandre, en France vont le consacrer. Elles ne doivent pas occulter son oeuvre à caractère social (diverses cités à Malmédy et Quaregnon, 1947-1952).

Son obsession de la blancheur, de la tension entre le blanc et le noir dans ses bâtiments, l'introduction de «césures» dans les rues laides et satisfaites, tout cela renvoie à sa conviction intime, à sa révolte. L'architecture peut aider à changer la vie. Les voyages qu'il a entrepris au Japon et dans les pays scandinaves ont marqué sa conception: le suédois Gunnar ASPLUND et le finnois Alvar AALTO avaient réussi la synthèse entre modernisme et tradition. À l'architecture moderne, débarrassée de sa raideur, ils ont intégré de façon romantique, des éléments vernaculaires et des matériaux régionaux. Leur démarche organique les a poussés à intégrer la construction dans le paysage, à établir un dialogue entre l'intérieur et l'extérieur, à ouvrir l'architecture à la nature. De plus, délaissant le moule de la forme rectangulaire, ils ont fait éclater le plan traditionnel de la maison, introduisent la courbe, l'angle ouvert. Ce programme, DUPUIS le radicalise dans ses maisons privées. Il déconstruit l'habitat imposé par l'habitude ou par le marché, dans ses formes et son principe en dépassant les clivages culturels, sociaux, historiques. Il refuse l'alignement imposé des immeubles par l'urbanisme routinier; il introduit dans le paysage, ce qu'il appelle une «césure» qu'accentuent les façades blanches (maison R. Dumont, à Braîne-le-Comte, 1965).

La maison type de DUPUIS, celle de la maturité, s'étale horizontalement, sans étage supérieur, épouse le terrain, se ferme à la rue, se dilate par de larges baies vers des jardins intérieurs ou des patios. Elles se prolongent vers l'extérieur par un système de murs écrans (villa Bedoret à Uccle, 1956). De hautes cheminées ovales les ancrent au sol. Ces vigies monumentales semblent contredire leur discrétion (villas De Landsheere, à Baerle sur la Lys, 1961; Van den Schrieck, à Herent près de Leuven, 1964). L'abandon de l'angle droit au profit de l'angle ouvert entraîne un bouleversement de l'aménagement intérieur. On est tiré dans un parcours diagonal qui permet en peu de temps d'enchaîner tous les espaces et toutes les lignes de fuite de la demeure. DUPUIS «efface les angles morts des plans traditionnels, écarte les murs, courbe les cloisons» (A. BONDTRIDDER). Ses toitures obliques créent à l'intérieur des variations de hauteurs qu'il exploite pour créer des variations d'ambiances, des niches, des coins spécialisés. L'idée déterminante que la construction d'une maison, si modeste soit-elle, doit associer en un processus de création collectif, le futur utilisateur et l'architecte, en prenant le contre-pied de la production de masse, est liée à l'histoire de l'architecture moderne et à ses conquêtes. DUPUIS en fait une pratique systématique.

Dans ces maisons conçues comme des lieux de paix et de recueillement, le temps semble se figer devant la succession des espaces. Pour lui, l'architecture vécue engendre un paysage mental. Elle se doit de protéger, mais aussi de lier l'habitant à son temps et de le rendre sensible aux formes d'art qui véhiculent un nouvel imaginaire. DUPUIS confère à ses intérieurs un esprit qu'il avait vécu dans les sanctuaires chrétiens, «un temps pur» à la Marcel Proust, fusion d'un passé revécu par éclair et d'un présent incertain. Il intègre des citations discrètes d'architecture ancienne ou mythique, il puise dans un fond commun visité dans la rêverie; le château, le couvent, l'usine. Il transfère l'imaginaire religieux et ses affects à un imaginaire contemporain et ouvert, basé sur la création artistique comme foyer de sens et comme mise en question des formes imposées par le marché et le conformisme.

Son oeuvre n'échappe pas à une contradiction peu contournable. Faire d'une maison une totalité culturelle, sorte de synthèse de l'esprit du temps, conduit parfois au drame. Changer un mur de Dupuis revient à tout détruire. Des nouveaux propriétaires ont saccagé plusieurs de ses immeubles, sans les comprendre, en les mettant au goût du jour. La flambée immobilière dans les banlieues chics de Bruxelles a entraîné la destruction de plusieurs bâtiments, sous-dimentionnés par rapport à la surface et à la valeur du terrain, à Uccle et Rhode-Saint-Genèse (maison de vacances Jean Wittmann, en 1992; villa Adamantidis, en 2003).

Dupuis n'a pas laissé d'écrits théoriques. Ses conceptions d'architectes et d'urbaniste, il les a réalisées de façon modeste et opiniâtre; de ses 250 projets, il en réalise environ 120 (toujours en association avec un ou une autre architecte, Simone Guilissen-Hoa jusqu'en 1953, Albert Bontridder jusqu'en 1976, Lou Bertot pour la déco...). En 1994, DUPUIS entrait dans la Biographie nationale de Belgique grâce à son ami-associé A. Bontridder, devenu son thuriféraire; en 1998, la Société centrale d'Architecture de Belgique lui décernait sa plus haute distinction à titre posthume; la ville de Mons consacrait une exposition à son oeuvre graphique, etc.

Une monographie scientifique approfondie sur sa vie et son oeuvre d'architecte, est parue en l'an 2000, signée par deux architectes historiens, Maurizio COHEN et Jan THOMAES (Jacques Dupuis, l'architecte, Bruxelles, éditions La Lettre volée). Une double exposition sur son architecture et son mobilier s'est tenue en mars 2000, au site du Grand-Hornu, dans le Hainaut, et en septembre de la même année, au Singel à Anvers. La RTBF et ARTE lui consacraient en 2001 un film documentaire réalisé par André Dartevelle. •
André Dartevelle


Crédit des photos de cette page: Archives Jacques Dupuis.
 
De gauche à droite,
de haut en bas:
Jacques Dupuis en 1960 (© Alexis);
au Japon en 1961;
dans son 1er appartement bruxellois en 1949, derrière son mur de photos fétiches (© Alexis);
dans un bureau d'architectes, fin des années 60.

Ci-contre:
créations de meubles et designs, par Jacques Dupuis (© Jan Thomaes et Alexis).

De gauche à droite,
de haut en bas:
Architectures pour l'Expo 58, la Flandre, la Wallonie, Bruxelles.

Ci-contre:
L'appartement de Dupuis, chaussée de Waterloo 525a, Ixelles.

De gauche à droite,
de haut en bas:
Roger Bastin et Jacques Dupuis, en 1976 à la Galerie 3 Portes;
Simone Guillissen-Hoa;
le contremaître, l'entrepreneur Brumagne et Albert Bontridder;
Lou Bertot et Francis Turbil.

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