LA MAISON «ZEEËGEL»  [1964›1965]  MAISON CLASSÉE

Cette résidence estivale destinée à l'écrivain Thomas Owen représente une réalisation particulière dans le corpus de l'oeuvre de Dupuis. D'abord, parce que son contexte qui la place dans un lotissement de la côte constitue déjà en soi un exercice assez particulier et qu'il ne permet en outre que très peu de variations typologiques par rapport aux conventions. Ensuite, parce que Dupuis choisit de travailler sur des volumes apparemment courants, s'inspirant des fermes flamandes traditionnelles.

La noblesse de cette résidence se révèle dans le soin naturel avec lequel est traité le décalage entre les différents éléments de la construction, leur attribuant ainsi une tension élégante. Par exemple, les pentes de toiture en ardoises rejoignent les murs blancs en réduisant de la sorte au minimum l'espace des gouttières. La maison est composée de deux volumes orthogonaux dont l'intersection génère toute une série de particularités et de solutions architecturales originales.

La partie exposée à la rue est très austère et sobre. Sous l'ample volume de la pente de toiture, nous retrouvons le typique mur de briques peintes en blanc où se découpent une grande porte de garage pour deux voitures ainsi que l'entrée, légèrement en retrait, protégée et mystérieuse.

La partie orthogonale, toujours en briques recouvertes de peinture blanche, traverse le toit principal avec une partie du pignon sur l'axe central duquel on trouve une fenêtre «décalée par rapport à la porte d'entrée placée en-dessous» unique véritable lien entre l'intérieur et l'extérieur. La tension de ce rapport est alimentée et accentuée par la présence d'une tour disposée en marge de l'intersection. Ce parti inattendu et surprenant démontre l'habileté de Dupuis à éviter la banalité de l'ordinaire. La complexité apparente de l'articulation volumétrique est résolue par la précision proportionnelle des éléments. Le sentiment de mesure restitue à cette architecture l'aspect original correspondant à son propriétaire. La tour est constituée de briques, sans ouverture visible, le profil légèrement bombé. Son volume accueille l'escalier en colimaçon qui donne accès aux pièces de l'étage. Elle est éclairée par une lumière zénithale à travers une coupole placée sur le toit, dissimulée par les remontées du mur. Côté jardin, la maison s'ouvre à travers plusieurs châssis vers le jardin. La composition prend en considération chaque détail en tant qu'élément d'équilibre. La façade ouest est un simple pignon au centre duquel se trouve une porte-fenêtre avec un balcon carré mis en valeur par sa balustrade constituée de fins tubes métalliques. La pureté de ce dessin confère à la façade, à première vue «mineure», un caractère de monumentalité domestique et de transgression par rapport aux banalités environnantes. Cette ouverture offre la lumière du coucher du soleil au cabinet de travail de l'écrivain. Sur le prolongement du même côté, en direction du jardin, un mur part du pignon de la maison et se poursuit jusqu'à dessiner un demi-cercle qui entoure un arbre.

Il s'agit là d'un détail qui est dû à la nécessité de protéger le jardin des vents d'Ouest mais qui devient aussi une occasion de «faire une architecture» à partir d'un détail mineur et de le mettre en valeur dans l'ensemble de la composition. L'intérieur de la maison est dominé par un grand salon à double hauteur, sous les pentes de toiture. Le plafond est réalisé en lattis de bois de chêne peint en noir brillant. L'effet est à la fois étrange et intrigant parce qu'on a l'impression de perdre le sens de la mesure intérieure, qui est néanmoins accentué au travers de certains éléments de décoration dessinés ou choisis par Dupuis en accord avec le client. Autour du grand feu ouvert, le plancher se trouve cinquante centimètres plus bas que le reste du salon. L'espace devient plus intime mais le contraste volumétrique intérieur s'accentue et la cheminée prend des proportions imposantes. Au centre du salon, un escalier, appuyé au mur derrière lequel se trouve le garage, donne accès au cabinet de travail, pièce principale de la maison. La mise en scène est liée à la personnalité et à l'art du client qui a trouvé en Dupuis un interprête complice capable de le satisfaire. Le cabinet de travail est une grande pièce à laquelle on accède en passant sous un arc qui domine l'ensemble de la maison. L'encadrement et la position de ses fenêtres, disposées sur les axes orthogonaux de la pièce, créent un lien avec le salon, le jardin et la rue. L'atmosphère reflète l'exigence du client d'habiter dans un monde riche et articulé, source d'inspiration et de recueillement. Dupuis a recouvert une partie des murs d'étagères jusqu'à un mètre trente de hauteur. Ils accueillent une grande collection de livres. Une tablette est placée au-dessus des étagères et longe tout le périmètre de la pièce. On y pose des objets et les tableaux peuvent être pendus plus haut. La précision de cette mesure génère une forte sensation de contrôle de l'espace et de tranquillité.

«Ce qui me plaît dans l'art de Jacques Dupuis, c'est qu'il conçoit la demeure en fonction de qui l'habitera. Il a inventé pour moi une maison “étrange” où mon cabinet de travail est devenu le lieu de rendez-vous des démons qui m'habitent. Il a deviné le cadre qui me convenait, au point que je m'aperçois, à mesure que les semaines passent, que je commence à ressembler de plus en plus à ma maison. Il y a là quelque chose d'un peu démoniaque, mais qui peut dire de la maison qu'elle n'est pas hantée? Beaucoup de noir, living, coin à manger, bibliothèque à plafonds noirs. Mais de grandes baies où le soleil m'inonde l'hiver et me sourit discrètement l'été. Car Jacques Dupuis a des trucs pour domestiquer le soleil, il l'appelle ou le tient à l'écart selon qu'il est souhaité ou indiscret. Cela tient de la chapelle et du temple ésotérique. Une telle demeure est faite sur mesure, elle ne saurait être celle d'un peintre, d'un financier, d'un ingénieur, ou d'un officier retraité. Elle est celle d'un écrivain et encore d'un écrivain d'un certain genre. C'est une gentilhommière de l'insolite. [...] Je n'avais jamais imaginé le pouvoir “catalyseur” d'une maison sur le comportement de celui qui l'habite. C'est positivement surprenant. J'ai choisi le nom Zeeëgel qui veut dire “oursin” (hérisson de mer), pour caractériser l'esprit de la demeure, rébarbative au dehors, pleine de saveurs au dedans. [...] J'en retire la leçon suivante. On peut construire dans la joie, quand on sait ce que l'on veut, qu'on forme équipe et qu'on engage son coeur.» Stéphane Rey (né Gérald Bertot), in «La Maison», n° 12, 1965, p. 426. •


Crédit des photos:
1-2- Marie-Françoise Plissart;
3- Archives Jacques Dupuis.
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