LES PAVILLONS MESTDAGH  [1956›1958]  MAISONS CLASSÉES

En même temps que la maison Bedoret, Dupuis bâtit deux pavillons pour Robert Mestdagh dans l'avenue Lequime à Rhode-Saint-Genèse. Il se fait ici aussi assister par Emile Fays. Le premier avant-projet date d'avril 1956. Les pavillons seront terminés mi-1958. C'est sur un terrain de 1600 m² (31 × 53 m) que sont bâties les deux habitations de plain-pied. Le plus grand (280 m²) est implanté du côté de la rue, en équerre autour d'un petit jardin intérieur. Le pavillon arrière est un simple volume rectiligne de plus petite superficie (180 m²) entouré d'un jardin relativement grand. Si le premier pavillon peut être décrit comme une maison avec jardin, le second est décidément une maison dans un jardin. Les murs protecteurs du jardin soulignent la liaison entre les deux habitations. L'ensemble est conçu d'un seul geste, qui procure la continuité optimale entre les deux unités d'habitat pourtant totalement indépendantes. La façon dont Dupuis tire profit de la petite parcelle est magistrale. Les garages et les deux entrées se concentrent autour d'une zone de circulation semi-publique, au milieu de la partie droite du terrain.

Le plan global du grand pavillon est comparable à celui de la maison Bedoret, à la différence que l'entrée est ici explicitement placée à l'extérieur de la partie charnière. La raison en est simple: le jardin intérieur n'est pas très grand et doit donc rester entièrement privé. Dupuis maintient la complexité de la forme du séjour dans l'aile des chambres à coucher. Les chambres, vues comme des cellules et ainsi traitées dans le plan, s'imbriquent obliquement en file indienne sous la toiture, créant une façade en dents de scie. Une deuxième articulation porte sur la façade latérale droite, qui donne à voir une rangée presque agressive de murs en biais sous la rive continue du toit. Ces pans de murs indiquent la succession du séjour, cuisine, entrée et garage, rendant l'approche des deux maisons tout sauf informelle. Dupuis souhaite en effet rappeler au passant ou au visiteur du pavillon arrière le caractère privé du premier et décourager les intrus. La troisième articulation est le positionnement diamétralement opposé des deux versants de toit en pente douce dans le grand pavillon.

L'entrée du grand pavillon est à nouveau un laboratoire, dans lequel Dupuis s'exprime aussi artistiquement que spirituellement. Le besoin de narration a beau avoir disparu, l'intensité du jeu lucide n'a pas diminué. Quelques techniques suffisent à éveiller chez le visiteur un bouquet d'émotions aussi hétérogènes que l'impression de rigueur monacale, la sensation de désorientation et la sensualité de la fête: des parois en miroirs, des murs en béton ajouré ornés de lamelles de verre coloré, un éventail de bandes de marbre poli blanc et noir dans le sol qui joue la carte du contraste, un plafond abaissé par endroits d'un lattis laqué de noir. L'éclat des taches de lumière intensément colorées sur le sol se reflète sur le plafond brillant et se répète à l'infini dans les miroirs stratégiquement placés. «Qui dira le pourquoi et le comment, la raison ou la déraison de cette diablerie introduite subrepticement dans l'habitation par un miroir qui espionne et montre le dos de toute chose. Mais le reflet est aussi le double renversé, l'autre visage de l'habitant qui se révèle à lui-même. C'est la sorcellerie qu'attirent sur eux les adeptes de l'antique “Connais-toi, toi-même”.» Albert Bontridder, Architecture, n° 39-40, 1961, p. 759.

Le grand pavillon annonce une nouvelle période d'expressionnisme prégnant. Le petit pavillon, par contre, met un point final à la période d'expression lumineuse et de simple sensualité. En effet, cette dernière habitation réfère par de nombreux points à la période précédente. Le volume harmonieux s'inscrit de façon informelle dans l'environnement généreux. L'entrée se trouve du côté du jardin, le garage demeure à droite, dans la ligne de l'approche de la maison de vacances Wittmann. Ici aussi , on aurait pu entrer par l'autre côté (par exemple à la place du bureau). Pourtant, afin de respecter le caractère souhaité d'un pavillon, Dupuis décide encore une fois — et à juste titre — que le besoin de sauvegarder l'intimité du jardin est moins pertinent que, comme dans le cas de Wittmann et de Bedoret, l'intéraction avec l'environnement. Et, comme pour Bedoret, il considère que la distance d'avec la rue permet d'en tirer parti et d'instituer un espace de transition que le visiteur doit franchir avant de pénétrer dans le jardin: ici, il s'agit d'un portail avec auvent.

Le petit pavillon est un peu en contrebas et a une toiture à versant unique, constituée d'une alternance de bandes de roofing noir et vert. Un détail hors du commun: le toit des deux séjours est soutenu par une membrure, une élégante construction ajour√©e en métal, simplement peinte en noir, qui repose d'un côté sur le mur de la cheminée. L'âtre du grand pavillon se présente comme un puissant graphisme de lignes blanches qui se détachent contre le grand plan sombre de la paroi en ardoise. Les bandes horizontales des dalles qui la recouvrent se prolongent sur le sol surbaissé du coin de feu. Le dessin de présentation, exécuté ultérieurement pour la publication, met en lumière le soin particulier apporté à la composition et à la continuité graphique du plan. La ligne médiane du terrain traverse les deux habitations, formant la barrière entre la terrasse et le séjour du côté droit, et le jardin et le volume des chambres à coucher vers la gauche.

On constate en outre une interaction intéressante entre les souples mouvements des murs en oblique du jardin et les positions dissonantes des murs en saillie ou en équerre. Dans l'avant-projet datant de 1956, ce soin pour la composition est moins √©vident: les chambres à coucher du petit pavillon sont autrement disposées, il n'y a pas de garage et les murs du jardin sont moins expressifs. Mais les lignes de force du concept y sont indéniablement existantes. Un dessin antérieur au crayon montre deux simples bâtiments reliés par une galerie, les inscriptions crayonnées (de la main de Fays) indiquent la volonté de garder les plantations et la végétation existante. Les maisons ont souffert par suite d'humidité et de quelques fissures. À la mort de Robert Mestdagh, ses héritiers ont vendu les deux maisons. Le grand pavillon a été modifié du côté de la terrasse en 1997. On s'est défait de certains éléments de décoration intérieure. Le volume et l'intérieur du petit pavillon ont aussi été transformés en 1997. •


Crédit des photos:
1-2- Alexis, archives Jacques Dupuis;
3- Marie-Françoise Plissart;
4- Valérie Dartevelle;
5- Archives Jacques Dupuis.